De l’oligarchie totalitaire à l’oligarchie mafieuse, par la corruption

Face au peu de valeur que le régime révolutionnaire accorde au travail, le peuple a développé des stratégies de survie parallèles.

Lors de la Xe législature de l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire (ANPP), tenue en décembre 2023, plusieurs responsables ont reconnu l’ampleur du phénomène de la corruption. Le ministre de la Santé publique a admis l’existence du vol de médicaments et de la vente illicite de produits pharmaceutiques importés. Le ministre des Finances et des Prix a souligné que les ventes à des prix abusifs sont acceptées de manière passive par la population. Le vice-président du pays a ajouté que ces comportements sont favorisés par une tolérance sociale qui ne les condamne pas toujours et ne les signale pas systématiquement aux autorités compétentes.

Le président de l’ANPP a évoqué le manque de clarté et de cohérence dans la compréhension du concept même de prix abusifs ou spéculatifs. Enfin, lors de la séance de clôture, le président de la République et premier secrétaire du Parti communiste a conclu que l’État et le gouvernement ne pouvaient ignorer l’expansion d’activités illicites qui pénètrent le tissu social « comme un cancer ».

Le message sous-jacent est clair : la responsabilité ne revient pas à l’État, mais au peuple ; la réponse doit donc être la répression des corrompus.

Pourtant, la corruption n’est pas un phénomène nouveau dans l’histoire cubaine. À l’époque coloniale, elle se manifesta notamment par le détournement de fonds destinés à la construction de la forteresse de La Cabaña, qui devint ainsi l’ouvrage militaire le plus coûteux de son temps. Elle se traduisit également par les loisirs privés — tripots et combats de coqs — que le gouverneur Francisco Dionisio Vives organisait au Castillo de la Fuerza, ainsi que par le banditisme qui proliférait dans les campagnes.
Sous la République, la corruption se renforça au sein d’une élite issue des guerres d’indépendance, qui utilisa les fonctions publiques à des fins personnelles. Après 1959, ce mal dépassa le cadre politico-administratif pour devenir un phénomène généralisé à l’ensemble de la société.

À contre-courant de cette dérive, une tradition de morale civique s’était pourtant affirmée, incarnée par des figures majeures telles que l’évêque Espada, José Agustín Caballero, le père Félix Varela, José Martí et, plus tard, la Génération du Centenaire. Cette tradition traversa les luttes indépendantistes du XIXᵉ siècle et une grande partie du XXᵉ siècle.
Cependant, une fraction de ceux qui prirent le pouvoir en 1959 orienta délibérément le pays vers le totalitarisme, un terrain particulièrement propice à la corruption. La concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un seul leader, le démantèlement des institutions, la suppression des libertés publiques, le monopole de l’information, l’étatisation des moyens de production et l’incapacité du régime à garantir des salaires compatibles avec le coût de la vie plongèrent la population dans une logique de simple survie.

À la dévalorisation du travail, le peuple répondit par des activités alternatives. À l’impossibilité de créer des entreprises privées, par une voie « stato-particulière » — un système dans lequel l’État assume les coûts tandis que les bénéfices reviennent aux particuliers. À l’absence de société civile, par une vie clandestine. À la pénurie chronique, par le vol à l’État, unique propriétaire. Et à la fermeture de toutes les perspectives, par l’exode massif.
Les slogans héroïques — « Liberté ou Mort », « Patrie ou Mort », « Socialisme ou Mort » — se sont ainsi progressivement dégradés jusqu’à la formule amère et cynique : « Voler ou mourir ».

Cette involution s’est traduite par un effondrement de la production. Dans les années 1950, Cuba figurait parmi les pays à la plus forte croissance économique d’Amérique latine. Les entreprises détenues par des Cubains produisaient, outre le sucre, le café, le tabac et l’élevage, des chaussures, des textiles, des peintures, des fruits, des tubercules, des confiseries, du poisson, de la viande porcine et avicole, ainsi que des produits laitiers. À cette époque, 72 % de ce qui était consommé dans le pays y était produit. Aujourd’hui, la production nationale est insuffisante et l’État manque de devises pour importer les biens essentiels.

L’inefficacité des mesures répressives

La relation de cause à effet entre totalitarisme, improductivité et corruption explique l’inefficacité chronique des politiques répressives : inspections, sanctions, menaces contre les particuliers et campagnes idéologiques qui ne s’attaquent jamais aux causes profondes du problème. Plusieurs exemples en illustrent l’inanité.

Dans les années 1980 et 1990, le gouvernement lança les opérations « Adoquín », « Pitirre en el Alambre » et « Maceta », visant artisans, commerçants et marchés paysans qui commençaient à former l’embryon d’une classe moyenne.
En 1987, le président de l’Institut de l’Aéronautique civile, Luis Orlando Domínguez Muñiz, fut condamné à vingt ans de prison pour détournement de fonds ; ses successeurs, Vicente Gómez López et le général Rogelio Acevedo González, furent sanctionnés pour des faits similaires.
En 2003, le quotidien Granma révéla que 36 % des établissements inspectés présentaient des irrégularités, un taux qui dépassait 47 % dans les marchés et points de vente agricoles.
En 2005, face au vol massif de carburant dans les stations-service, les employés furent remplacés par de jeunes travailleurs sociaux formés dans des écoles créées par Fidel Castro ; le phénomène se poursuivit néanmoins.
En 2010, Granma rapporta qu’à Corralillo, dans la province de Villa Clara, plus de 300 logements avaient été construits avec des matériaux détournés, au prix du démantèlement de kilomètres de voies ferrées et d’infrastructures électriques.
En 2019, le site officiel Cubadebate indiquait que 626 litres de carburant étaient volés chaque heure dans le pays.
Enfin, en 2025, le vice-premier ministre et ministre de l’Économie et de la Planification, Alejandro Gil Fernández, fut démis de ses fonctions pour de « graves erreurs » dans l’exercice de ses responsabilités.

De l’oligarchie totalitaire à l’oligarchie mafieuse

L’oligarchie désigne un système dans lequel le pouvoir politique est exercé par une élite privilégiée ; la mafia, quant à elle, renvoie à une organisation hiérarchisée qui contrôle une activité par des moyens criminels. Selon l’analyste Juan Antonio Blanco, lorsque oligarchie et mafia fusionnent, elles donnent naissance à un État mafieux, lié au crime organisé et, parfois, au terrorisme.
Cette dérive a conduit Cuba à la plus grave crise sociale, politique, économique et morale de son histoire, réduisant une grande partie de la population à l’extrême pauvreté.

Derrière cette situation se cache une réalité structurelle : le ministère de l’Audit et du Contrôle, créé en 2001, ne dispose pas de l’autorité nécessaire pour inspecter GAESA, le conglomérat des Forces armées. Selon Emilio Morales, coprésident de Cuba Siglo XXI, ce holding contrôle environ 70 % de l’économie et 95 % des finances du pays.
La crise cubaine, aggravée par la situation au Venezuela — son principal allié —, a atteint son point critique. La seule issue possible consiste à reconnaître le caractère totalitaire de l’État comme cause première, à restaurer les libertés citoyennes, à décentraliser l’économie, à permettre l’émergence d’une classe moyenne nationale et à rendre au citoyen l’ensemble de ses droits et de ses devoirs.

Dimas Castellanos

Diario de Cuba


Enrique   |  Actualité, Société   |  02 3rd, 2026    |