Sur la société civile, la servitude volontaire et les libertés accordées à Cuba

L’auteur de cet article est Marcelo “Liberato” Salinas. Il fait parti des fondateurs de l’Atelier libertaire Alfredo López de La Havane. Ce groupe est né de l’idée de quelques jeunes activistes de l’Observatoire critique de La Havane d’apporter une présence critique lors de la commémoration du 1er mai 2010. En cette occasion, est né le désir d’organiser des rencontres et des interventions, de parcourir une trajectoire ensemble afin de réaliser une utopie faite de désirs et de rêves, « Un Cuba plus socialiste” pour reprendre l’expression écrite sur l’une de leurs bannières durant cette manifestation.
Le texte, intitulé « Sur la société civile, la servitude volontaire et les libertés accordées à Cuba », que nous reproduisons ici fait partie d’un ensemble de textes écrits par Marcelo “Liberato” Salinas. Ils ont été publiés en Italie sous le titre « Cuba entre fantômes et révolutions ». Le livre est un recueil agile de onze articles et deux petits essais, ces deux derniers à caractère historique : l’un sur le théâtre de l’anarchiste cubain Marcelo Salinas (un compagnon auquel l’auteur fait référence en utilisant son nom comme pseudonyme) et l’autre sur le coopérativisme à Cuba en 1960, tandis que les autres écrits sont en rapport à la situation actuelle. Le livre est actuellement en traduction, il sera prochainement publié en France sous le même titre : « Cuba entre fantômes et révolutions ». Nous vous offrons en avant-première cette remarquable analyse sur la société civile cubaine.

« Les favoris du tyran ne peuvent jamais être sûrs de le rester, car ils lui ont eux-mêmes montré qu’il peut tout se permettre et qu’aucun devoir ne l’oblige à rien (…) qu’aucun de ses favoris ne peut être son ami et qu’il n’a pas d’autre choix que de devenir le maître de tout.
Etienne de la Boétie. Le discours de la servitude volontaire. (1576)

Lorsque j’étais étudiant en marxisme-léninisme et en histoire à l’Institut pédagogique Enrique José Varona, un important responsable de la sphère idéologique du Parti communiste cubain est venu dans nos salles de classe pour nous parler des nouvelles stratégies subversives développées par l’impérialisme américain contre la révolution cubaine en 1995.

Lors de cette réunion, cette personne a dit quelque chose dont je me souviens très bien aujourd’hui, dans ces circonstances : « Le problème, camarades étudiants, c’est que les Yankee veulent introduire la société civile à Cuba et que nous, révolutionnaires, ne pouvons en aucun cas le permettre ».
Plus de vingt ans plus tard, nous avons aujourd’hui, comme si venait d’avoir lieu un acte de prestidigitation impeccablement maîtrisé, la société civile socialiste cubaine parmi nous, dynamique et active et en opposition ouverte à l’affirmation de ce responsable du Parti communiste cubain. Mais que s’est-il passé depuis cette date jusqu’à aujourd’hui ? Il se trouve que les mots, avec leur magie, leur puissance et leur ridicule, ont changé la réalité des choses à Cuba… De sorte qu’aujourd’hui, vingt ans plus tard, la société cubaine reste à l’identique.
Ceux, qui en 1995, ont combattu la société civile avec la même ferveur qu’ils la défendent aujourd’hui, découvraient que sans aucun effort, ils avaient sous la main, quelle agréable surprise, une société civile disponible, docile, disciplinée et soumise qui pouvait à nouveau accomplir le miracle des pains et des poissons cubains… Et ce fut un succès.
Les fonctionnaires de l’État cubain et leurs intellectuels organiques découvraient, tard parmi leurs pairs, ce que leurs opposants et nombre de leurs collègues dans le monde avaient déjà appris : que la société civile peut être plus qu’une « nouvelle menace extérieure de l’impérialisme » et peut devenir un ornement décisif pour légitimer des régimes étatiques de toute sorte, y compris celui de Cuba.
Après le vaste mouvement intellectuel généré à Cuba tout au long des années 1990 et au début des années 2000, on peut considérer que la société civile à Cuba, comme dans de nombreuses régions où elle a triomphé, n’a été qu’une élégante appellation pour décrire le processus de reproduction exponentielle de l’État lui-même. Cet État qui, comme un cancer tenace dans un corps malade, sans résistances significatives face à lui, prend l’apparence de la société elle-même, la falsifiant à son image et à sa ressemblance, par le biais de créatures qui, volontairement, et même passionnément, intériorisent la logique du régime établi comme sa seule réalité possible.
L’existence et la promotion de la soi-disant société civile sont un somnifère avec un brevet international de grande diffusion, qui est maintenant redécouvert par la nouvelle classe bourgeoise cubaine pour se présenter comme une société devant ses partenaires potentiels yankee.
Avec la société civile comme bouclier, les dirigeants cubains se lancent maintenant, sans la présence disciplinaire du « chef des commandants », dans l’embellissement et la naturalisation des privilèges révolutionnaires de leur « société politique », qui inclue : leurs bénéfices en millions de dollars aux dépens des médecins les plus sacrifiés du monde, leurs maisons dans les quartiers chics de La Havane, Atabey et Siboney, leurs piscines, leurs yachts, leurs voyages et leurs vacances d’été, leurs propriétés à l’étranger, leurs forces de sécurité privées ou leur sécurité d’État, leurs intellectuels organiques qui théorisent sur la qualité de leur mode de vie face à la « société civile », qui n’est rien d’autre que ce peuple civilisé et doux, à qui l’on donne chaque matin à lire dans le journal Granma les airs lyriques de l’État comme celui du 6 avril 2015, qui nous informait que « [à Cuba] la société politique comme la société civile sont toutes deux unies dans la transition vers une société plus juste et meilleure pour tous », signé de la plume de Mme Thalía Fung, éminent docteur en « Sciences politiques du Sud ».
Nous n’avons pas une idée détaillée de la question dans d’autres pays, mais dans le Cuba que nous connaissons aujourd’hui, l’invention par le gouvernement d’une « société civile socialiste » est un nouvel et formidable espace gagné pour les opportunistes de salon et de rue, pour le carriérisme, pour le travestissement des idées et pour le tourisme d’événements subventionnés par les travailleurs cubains, une avancée triomphante dans la recolonisation de la société cubaine par l’État, après son déclin retentissant dans les années 1990.

II.

Sans grande ingéniosité rhétorique, les personnes qui ont rendu visible la société civile socialiste cubaine lors du Sommet des Amériques à Panama, en 2015, pourraient dire avec une saine fierté qu’elles sont l’incarnation de cet homme nouveau qu’a tenté de définir grossièrement Che Guevara en 1965, parce que l’existence nous montre qui est le véritable homme nouveau, pour eux c’est l’homme d’État (ou la femme). Le féminisme apporte peu dans ce domaine. L’homme nouveau parle au nom des femmes et les représente par sa propre volonté, à partir de leur propre autonomie reconnue par le pouvoir, conquise au prix de courage et de sacrifices sublimes (il ne faut pas sous-estimer l’altruisme sincère envers les supérieurs que peut générer la servitude intériorisée et volontaire.)
Et l’un des aspects les plus nocifs que la société civile a, à Cuba tout au moins, est un artifice de production de la gouvernance : son organisation et son existence invitent et concourent à déployer des énergies généreuses, fraternelles et spontanées chez les personnes et les communautés, qui naissent condamnées à mort par l’autorégulation, l’autocensure et autres plis inavouables, pour obtenir la reconnaissance toxique et amicale de l’État. C’est là que réside une bonne partie de la tragédie de la dernière impulsion communicatrice que nous avons connue dans la société cubaine dans les années 1990 et qui est pratiquement morte aujourd’hui en raison d’un suicide collectif.
Le fait est que « l’amitié du dirigeant » envers ses sujets, outre qu’elle est aujourd’hui une abstraction, est avant tout, et comme elle l’a toujours été, une contradiction, car en étant au-dessus de tous et en n’ayant pas d’égaux, le dirigeant se place au-delà des limites de l’amitié, qui ne naît que sur la terre ferme de l’égalité la plus parfaite. Et ceci n’a rien d’original, c’est une citation textuelle d’un petit livre écrit, en français ancien, vers 1576 dont le titre : Le discours de la servitude volontaire, a donné dignité et respect à son auteur dans le monde des indomptables de son temps et de notre époque, Etienne de la Boétie.

III.

Pour revenir à notre époque et à notre espace, malheureusement, depuis les années 90, ici à Cuba, comme ailleurs, l’État a appris plus que la société à garantir sa survie et en cela, aujourd’hui, il avance à pas-de-géant. Aujourd’hui, les États cubains socialistes, anti-impérialistes, révolutionnaires, martiens et autres sont les protagonistes stratégiques d’une transition sans douleur vers le capitalisme « normal » (tant apprécié par l’opposante Yoany Sanchez) et de l’incorporation de Cuba à la liste des pays susceptibles d’être entièrement pillés par le grand capital multinational, en échange de la garantie de la super-existence de cet État révolutionnaire-garant.
La droite anti-castriste cubaine, qui a été la protagoniste d’un spectacle médiatique mondial en compagnie de la société civile socialiste cubaine lors du Sommet des Amériques au Panama, n’a pas voulu voir le rôle nouveau et amical que l’État cubain joue pour elle. Et elle ne l’a pas voulu parce que cette droite anti-castriste ne s’intéresse pas au succès du capitalisme à Cuba (l’économie est une autre esclave lascive de l’État), ils ne s’intéressent qu’au fait d’être des ennemis intimes et visibles des dirigeants cubains actuels afin de, à la moindre occasion, les liquider par-derrière ou, mieux encore, créer une société anonyme de voleurs, comme le font les bons et intelligents amis de l’État.
Et cela peut expliquer la coïncidence malheureuse et dangereuse qui existe entre les dirigeants cubains et leurs opposants anti-castristes, concernant l’importance que tous deux attachent au développement d’une société civile à Cuba. L’opposition et le gouvernement de Raúl Castro savent déjà que le développement d’une société civile à Cuba est un outil pour gérer, domestiquer et neutraliser les pulsions anti-étatiques, anticapitalistes et anti-autoritaires qui peuvent être générées dans la transition de Cuba vers un pays « normal ». La société civile est utile à l’élite politico-militaire qui règne aujourd’hui à Cuba, ainsi qu’aux nouveaux dirigeants de la Cuba possible qui nous éblouiront bientôt par leur élégance toxique et leurs bonnes manières.

IV.

En conséquence, l’opposition et les dirigeants cubains coïncident également pour faire table rase de l’histoire de la société civile à Cuba, comme si chacun des partis donnait vie à quelque chose d’inédit dans l’île, enterrant dans la tombe de l’amnésie collective, si bien administrée par nos dirigeants, le riche matériel d’expériences et de connaissances qui émane de la longue existence, héroïque, mais tragique, de la société civile à Cuba, au moins depuis l’abolition de l’esclavage jusqu’à aujourd’hui.
La société civile a été un mouvement associatif intense et centenaire que créèrent les descendants d’esclaves déplacés d’Afrique à Cuba. Mais à quelques honorables exceptions près, ils ne font pas partie des protagonistes des luttes contre les tyrannies et la colonisation culturelle dans le Cuba républicain. De ses rangs sortirent des candidats notables à l’oppression, qui heureusement parfois furent à l’origine de tentatives sans lendemain.
Le Parti révolutionnaire cubain, fut une coalition diverse et horizontale de personnes passionnées qui forma une colonne ayant joué un rôle décisif lors du renversement du régime colonial espagnol dans les Caraïbes et un exemple d’organisation transparente. Il était la société civile, mais il n’a pas su éviter la dérive militariste de la révolution sociale, les machinations du délégué Tomás Estrada Palma (1) qui dissous la PRC, ni la dégradation dictatoriale et impérialiste de la république en 1902.
La société civile fut à l’origine d’une grève générale longue, massive et spontanée promue par le mouvement ouvrier. C’est elle qui renversa, sans autorités supérieures, la tyrannie de Machado et le monopole néfaste des caudillos mambises (2) sur Cuba, mais elle n’a pas réussi à empêcher la montée de la triste Centrale des travailleurs de Cuba (CTC), qui, pendant près de 80 ans, a réussi à être le véhicule officiel de presque toutes les impulsions contre-révolutionnaires de la classe ouvrière cubaine, la maintenant comme un terrain de chasse désarmé pour tous les oppresseurs qui ont soumis Cuba depuis 1939 jusqu’à aujourd’hui.
Le mouvement associatif civique des années 50 à Cuba, qui a pris en charge toutes les affaires quotidiennes que l’État corrompu et sanguinaire de l’époque ne considérait pas comme importantes, a contribué de manière décisive à l’amnistie obtenue par les assaillants de la Moncada (3). Elle apporta à ces assaillants un soutien logistique décisive lors de la lutte clandestine dans les villes et dans les montagnes. Ce mouvement était la société civile d’alors, mais cela n’a pas empêché le développement en 1959 d’un nouvel étatisme inhabituellement justicier, mais de plus en plus autocratique, ce qui conduit à des dérives comme les redoutables Unités militaires de soutien à la production (UMAP) (4), les dernières minutes du Congrès de l’éducation et de la culture de 1971 (5) ou l’exode massif depuis Mariel (6), non pas de la bourgeoisie, ni des aristocrates, mais des gens ordinaires abattus par la nouvelle militarisation quotidienne.
La créativité, la solidarité et la capacité d’adaptation à la « période spéciale » des années 1990 à Cuba, l’un des pics pétroliers les plus dramatiques connus dans le monde, ont été le fait de la société civile cubaine, et pas seulement de l’État, qui a dû passer d’un « plan unique de développement économique », conformément à la Constitution de 1976, à un « plan qui garantit le développement programmé du pays », avec la Constitution de 1992, face à l’évaporation matérielle de l’État et des espaces d’autonomie et d’autogestion que la société cubaine a développés, mais cela n’a pas empêché la récupération, en moins de 15 ans, avec un enthousiasme populaire sans critique, de beaucoup des impulsions de l’ancien étatisme centralisateur, celui-là même qui nous a conduit à l’effondrement de 1991-1998.
Tout ce qui précède a été condamné à l’oubli par les dirigeants cubains, par l’opposition anti-castriste et par la société cubaine elle-même. Le gouvernement s’intéresse à cet oubli afin de maintenir la société dans un degré optimal d’incapacité, pour continuer à la gouverner, sans l’entrave d’une mémoire critique qui éclairera l’avenir. L’opposition anti-Castro souhaite que l’on fasse table rase de cette incapacité persistante de la société civile à Cuba, car elle permet à ce qui a été une limitation chronique de la société cubaine de passer pour quelque chose de nouveau. En d’autres termes, la promotion de la société civile à Cuba par les dirigeants cubains et leurs opposants est la somme nulle des oppresseurs, qui ont des besoins communs en matière de gouvernance : maintenir la société cubaine impuissante et halluciner avec des mots vides qui garantissent cette impuissance.

V.
Je n’ai jamais revu ce fonctionnaire du gouvernement qui, en 1995, nous a dit que nous, les révolutionnaires cubains, devions empêcher « la société civile d’entrer à Cuba ». Le retrouver et lui remémorer cette anecdote lui causerait probablement de l’embarras. Me souvenir de ces paroles aujourd’hui me fait penser à l’urgence d’une position anti-autoritaire cohérente sur ces questions.
S’il est vrai que certaines bonnes questions annoncent déjà de bonnes réponses, alors je me demande comment nous pouvons nous organiser pour empêcher que l’ordre et le commandement, le chantage affectif concernant la santé et l’instruction entre les mains de l’État (pour nous sans nous), l’autocensure, la discipline hypocrite, le manque de solidarité populaire, l’admiration servile pour les escrocs afin qu’ils ne nous escroquent plus, le consumérisme irrépressible et l’indolence collective, soient les facteurs qui donnent de la stabilité à cette société ?
Que faire pour que les nouveaux politiciens, archanges de la démocratie qui s’annoncent déjà, de droite comme de gauche, spécialistes des sauvetages de masse illusoires, n’utilisent pas l’appât de la société civile pour introniser leurs systèmes multi-partis et leurs constitutions démocratiques, déjà incinérés dans le fourneau de cette république sucrière qui, en 100 ans, a essayé tous les types de libertés accordées ?
Voilà quelques-unes des questions auxquelles les promoteurs de la société civile à Cuba ne voudraient pas que nous répondions, peut-être même pas que nous nous posions… C’est pourquoi, face aux disputes pour la société civile à Cuba, nous devrions maintenir la même attitude du renard devant l’invitation du lion malade à lui rendre visite dans sa grotte, une histoire du célèbre Jean de la Fontaine, à laquelle le renard a répondu : « Je viendrais volontiers te voir dans ton terrier, mais je vois beaucoup de traces d’animaux qui entrent et aucun ne sort… ».

Marcelo “Liberato” Salinas

Cuba tra Fantasmi e Rivoluzioni, Milan, Zero in Condotta, 192 p., 10 euros

Traduction : Daniel Pinós

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1. Tomás Estrada Palma fut président de la République de Cuba de 1902 à 1906. Il participa à la fondation du Parti révolutionnaire cubain puis fut élu président lors des premières élections tenues durant la République. Il gouverna avec une servilité absolue envers les intérêts nord-américains.
Manquant d’expérience politique, il chercha à gouverner une nation émergeant d’une guerre dévastatrice avec la même austérité qu’il avait dirigée son collège de Central Valley. C’est pourquoi il imposa une économie basée sur des recettes plus importantes que les dépenses, au point de permettre en 1905 un surprenant excédent de plus de 20 millions de dollars.
Vers la fin de son mandat, il décida d’être réélu, pour cela, il utilisa la force que confèrent le pouvoir et la fraude. Cela motiva les partisans du Parti libéral à prendre les armes. Lorsqu’il réalisa que la révolte populaire menaçait de le renverser, il préféra demander au gouvernement américain une intervention militaire. Peu de temps après, il démissionna de la présidence pour faciliter le transfert du destin du pays aux Américains, pour la deuxième fois de son histoire.

2. Les mambises (pluriel de mambí) furent les guérilleros cubains, soldats réguliers ou non, qui prirent part aux guerres d’indépendance cubaines du XIXe siècle. Leurs troupes étaient composées de Cubains issus de toutes les classes sociales, esclaves, noirs et métis libres et propriétaires terriens, tous réunis par leur désir de liberté et d’indépendance pour Cuba.
Il faut également souligner la participation d’officiers et de soldats étrangers durant les combats pour l’indépendance, qui furent également intégrés dans les troupes mambises.

3. Dès 1961, le régime créa l’Union des écrivains et artistes cubains (UNEAC), un syndicat à la soviétique qui encadrait de près la production littéraire et artistique. Il y avait une logique à cela. C’est celle de Che Guevara qui déclare au journaliste français K.S. Karol (auteur des « Guérilleros au pouvoir », 1970) : « Le premier devoir de la révolution est l’éducation politique et idéologique de notre peuple ».
La lune de miel toucha à sa fin lorsque la révolution prit le contrôle de tous les moyens de formation intellectuelle de la société : école, université, édition, cinéma, théâtre, presse, radio et télévision.

4. La caserne Moncada, (cuartel Moncada en espagnol) à Santiago de Cuba, a été le site d’une attaque armée par un petit groupe de révolutionnaires menés par Fidel Castro, qui déclencha la révolution cubaine. Cette caserne a été nommée Guillermon Moncada, un héros de la guerre d’indépendance contre l’Espagne.
L’attaque eut lieut le 26 juillet 1953 et cette date devint le nom du mouvement révolutionnaire créé par Fidel Castro (Movimiento 26 Julio ou M 26-7) qui conquit finalement le pouvoir en 1959.
L’attaque était préparée par Castro et son second Abel Santamaria qui, la veille, confia aux conjurés « […] soyez assurés de notre victoire, ayez foi en notre idéal ; mais si le destin s’avère contraire pour nous, il nous faut rester courageux dans la déroute, car ce qui se sera passé ici se saura et mourir pour la patrie sera un exemple pour toute la jeunesse de Cuba ». Ce fut un cuisant échec, la majeure partie des prisonniers furent exécutés sommairement par les troupes du dictateur Fulgencio Batista et les rebelles survivants, arrêtés la nuit suivante, furent jugés et condamnés. Abel Santamaría fut torturé, on lui brûla les bras et on lui arracha un œil pour lui faire avouer le nom du chef du groupe.

5. Les unités militaires d’aide à la production (en espagnol : Unidades Militares de Ayuda a la Producción, en abrégé UMAP) furent des camps de travail fondés par le gouvernement cubain et mis en place dans les années 1960. Selon les autorités cubaines, ces centres UMAP devaient accueillir les individus qui ne pouvaient pas être incorporés dans l’armée. Cela concerna notamment les religieux, les antimilitaristes, les homosexuels ou les opposants politiques. Environ 25 000 personnes y ont travaillé, volontairement pour certaines ou de manière obligatoire pour la majorité.
L’historien Pierre Rigoulot décrit ces camps comme « destinés aux homosexuels, aux asociaux et aux autres parasites ». Le sociologue Vincent Bloch, précise que « l’édification de l’homme nouveau — rêvé par Che Guevara — était le prétexte idéologique du régime tout au long des années 1960. Au nom d’une moralité confuse et incertaine, les hippies, les homosexuels, les témoins de Jéhovah, les artistes idéologiquement « diversionnistes » , furent envoyés dans des camps de concentration, appelés Unités militaires d’aide à la production (UMAP). En compagnie des hommes « non-fiables » âgés de 18 à 27 ans, que le gouvernement jugeait imprudent d’initier au maniement des armes dans le cadre du Service militaire obligatoire (SMO), ils constituaient la catégorie de citoyens dont la conduite est impropre ». Constituées en 1964, les UMAP furent supprimées en 1968. Les UMAP disparurent, mais l’organisation des camps de travail agricole perdura, sans clôtures et sans miradors, jusqu’au début des années 1990, mais n’eurent plus de rapport avec le service militaire des jeunes Cubains.

6. L’exode de Mariel eut lieu, en pleine guerre froide, entre le 5 avril et le 31 octobre 1980. Le régime de Fidel Castro expulsa près de 125 000 Cubains considérés comme des contre-révolutionnaires. Ils embarquèrent au port de Mariel, à environ 40 kilomètres à l’ouest de La Havane, en direction des côtes de Floride.
L’économie cubaine était en chute libre et les tensions sur l’île étaient palpables. Dans un premier temps, près de 10 000 Cubains demandèrent l’asile à l’ambassade péruvienne. Le gouvernement cubain offrit alors à tous ceux qui voulaient partir le choix de le faire. L’exode commença peu de temps après, il fut organisé par des Américains d’origine cubaine, avec l’accord du président cubain Fidel Castro. Ce dernier considérait alors les futurs exilés comme des « déchets » et de la « vermine ». Les États-Unis offrirent l’asile politique aux émigrés que Castro expulsa de Cuba par bateau en direction de Miami.
C’est au cours de l’exode de Mariel que l’écrivain cubain Reinaldo Arenas put quitter l’île, après des années de détentions dans les Unités militaires de soutien à la production (UMAP) et de persécutions homophobes et politiques. Il raconta cet épisode dans son célèbre roman autobiographique : Avant la nuit.
L’exode se termina par un accord mutuel entre les deux gouvernements en octobre 1980, après le départ de 125 000 Cubains en Floride. Aux États-Unis, l’exode eut des implications politiques négatives pour le président, Jimmy Carter, lorsque les Américains découvrirent que certains exilés avaient été libérés des prisons cubaines (2 746 étaient des criminels en vertu de la législation des États-Unis et n’obtinrent pas la citoyenneté américaine et un certain nombre d’entre eux provenaient de différents établissements psychiatriques. Ils avaient été libérés selon Fidel Castro pour débarrasser Cuba de ses éléments anti-sociaux.
D’autres exodes suivirent, dont celui des 30 000 balseros (boats peoples cubains) en août 1994.


Enrique   |  Culture, Histoire, Politique, Société   |  07 16th, 2020    |