Centrales flottantes turques, encore un sujet “stratégique” dont on sait peu de choses

Au début de février 2023, a été annoncée l’arrivée à Cuba de la huitième centrale flottante louée à la Turquie. Ces informations ont été récurrentes ces derniers mois, et utilisées comme le moyen de donner de l’espoir à la population qui souffre de longues périodes de pannes de courant. En attendant, les coupures d’électricité, surtout dans l’intérieur du pays, durent huit heures par jour et vont jusqu’à quinze heures dans certains endroits.

Le gouvernement cubain persiste à occulter le plus possible les informations sur le sujet, en les cataloguant de « stratégiques », mais de nombreuses questions se posent à ce sujet. El Toque résume ce qui a été publié concernant ces centrales turques et les conditions de leur fonctionnement à Cuba.

Qu’est-ce qu’un centrale flottante ?

C’est une embarcation sur laquelle sont installés un ou deux générateurs d’électricité qui fonctionnent avec du fioul ou du gasoil (résidu restant après le raffinage le pétrole brut) contenant une grande quantité de soufre, et qui constitue une alternative plus économique.

Les centrales flottantes sont transportées à bord de bateaux ou de chalands remorqués. Elles se situent généralement à proximité des centrales de production, comme c’est le cas à Mariel, à Tallapiedra, à La Havane – qu’elles soient en activité ou non – pour profiter des sous stations et de leurs réseaux .

Quand ces centrales flottantes sont-elles arrivées à Cuba ?

Le contrat pour « déployer » les premières usines flottantes dans le pays a été signé en octobre 2018, entre Energoimport (importateur cubain de dispositifs électro-énergétiques) et Karpowership (sous-traitant pour des opérations navales de Karadeniz Holding), un groupe entrepreneurial spécialisé dans la production d’énergie, dont le siège est à Istanbul.

L’accord initial prévoyait que trois de ces embarcations offriraient leurs services pendant 51 mois – quatre ans approximativement – et contribueraient, avec une puissance de 110 MW, à l’alimentation du Système électrique national (SEN).

Les deux premières centrales flottantes ont jeté l’ancre dans la baie de Mariel et ont été raccordées au SEN en juin 2019. Les autres ont été intégrées au réseau cinq mois plus tard.

Depuis lors, le contrat a été renégocié en deux occasions : en novembre 2019, pour augmenter jusqu’à 144MW ; en novembre 2021, quand la puissance fournie est passée à 300MW et que son délai de validité a été porté à 18 ans. Le 15 novembre 2022 est arrivée à Cuba une nouvelle centrale avec une capacité de fourniture de 110MW et le 1er février 2023 une huitième ce qui augmenterait de 740 MW environ l’énergie fournie.

Quand la première centrale flottante est arrivée à Cuba, neuf autres pays — la plupart d’Asie et d’Afrique — avaient souscrit des contrats avec l’entreprise turque mais la nation caribéenne a été son premier client en Amérique latine. Au commencement de février 2023 a été annoncée l’arrivée à Cuba de la huitième centrale louée à la Turquie.

Le gouvernement cubain persiste à occulter les informations sur ce sujet en les qualifiant de « stratégiques » mais de nombreuses questions se posent.

Au cours de ces dix dernières années la Turquie est devenu un opérateur important de ce type de technologie gérée par Karpowership qui s’est fait une spécialité de « courtiser des gouvernements en détresse pour le manque d’électricité ». Le Centre de journalisme d’investigation (CPI) « Ama Bhungane », d’Afrique du sud, attribue cette phrase à Orhan Karadeniz, directeur de Karpowership. Avec la Lybie et l’Irak, l’Afrique du sud est au nombre des principaux clients de la compagnie à laquelle était acheté – en juillet 2021 – 1.220MW d’électricité.

Depuis 2011, la capacité de la flotte mondiale de Karpowership a été pratiquement multipliée par six, jusqu’à dépasser le 4.100 MW de puissance, et le projet est d’en ajouter dans l’avenir 4.400 MW supplémentaires. Entre 2014 et 2019 ses revenus sont passés de 400 millions à 1 milliard 100 par an, précise Ama Bhungane qui a pu accéder à l’état des comptes de la compagnie.

Le gouvernement turc encourage activement cette croissance. « La compagnie a coutume de naviguer à la suite des voyages diplomatiques du président Tayyip Erdogan, agissant ainsi comme un champion mondial avec toute la couverture politique que cela implique », ajoute l’investigation journalistique.

C’est ce qui s’est produit en Libye, en mai 2020, quand, après la visite d’Erdogan à Tripoli, a été annoncé un accord pour la fourniture de 1 000 MW ; également en Haïti, où le mandataire turc et son homologue Jovenel Moïse, peu avant qu’il ne soit assassiné, s’étaient entretenus par téléphone sur la possibilité d’ y installer des centrales flottantes ?

En 2018, Karpowership a même tenté d’étendre son marché à des pays plus développés, par un accord pour fournir à la Belgique 900 MW qui compenseraient le déficit électrique du à la fermeture d’un de ses réacteurs nucléaires. « Le fait que les centrales électriques flottantes de la compagnie [ ….] parviennent aux ports belges en 20 jours joue un rôle important dans les négociations », a déclaré la télévision publique turque.

Selon les informations disponibles dans certains pays, Karpowership elle-même a vendu le combustible aux centrales et obtient ainsi un tiers des revenus de l’entreprise.

Pourquoi Cuba loue les centrales turques ?

En premier lieu, en raison de la durée d’installation. La construction d’une centrale thermoélectrique requiert quatre ou cinq ans, a précisé le président Cubain Miguel Díaz-Canel en juin. « Pour cette raison, ces deux dernières années on a eu recours à l’alternative des installations mobiles de production d’énergie, grâce à un accord selon lequel nous louons les barges et nous bénéficions immédiatement de la production d’énergie. Ce n’est pas un investissement qui tarde à être rentable.

La bonne relation avec Ankara est une autre des bonnes raisons de resserrer les liens avec Karpowership. Lors d’une rencontre avec Díaz-Canel, le président turc Recep Tayyip Erdogan a affirmé qu’il tenait particulièrement à « renforcer la coopération et la solidarité avec Cuba ». Les visées immédiates de son gouvernement sont d’augmenter le commerce bilatéral jusqu’à 200 millions de dollars annuels et d’accroitre la présence turque dans le domaine de l’énergie, du tourisme et de l’agriculture.

Combien coûtent les centrales turques ?

Faute de données officielles, toute estimation doit s’appuyer sur les bilans publiés par l’entreprise elle-même. Après les avoir consultés, le CPI Ama Bhungane a conclu qu’en 2019 Karadeniz Holding avait perçu des bénéfices d’une valeur de 1 milliard 095 millions de dollars, sur la base d’une installation de 4.100 MW. Autrement dit, chaque mégawat de puissance a rapporté à la compagnie quelques 267 mille dollars annuels.

Compte tenu de ces données, la compagnie pourrait encaisser grâce à sa capacité de production déplacée vers Cuba (400MW) autour de 106 millions de dollars par an.

Pour le cas de Cuba, sert de référence le contrat signé entre l’entreprise turque et le gouvernement d’Afrique du sud, qui a engagé Pretoria à payer entre 550 millions et 990 millions de dollars par an, pour la consommation de 1. 220 MW issus de ses centrales flottantes. Les différences de facturation sont en rapport avec le degré d’exploitation des installations. Elle a pour objectif de garantir « un minimum de revenus à la compagnie ». Si Cuba s’alignait sur ces tarifs, elle devrait payer chaque année entre 226 et 334 millions de dollars.

Assurément, Cuba pourrait être en train de payer – ou payer à l’avenir – une partie du service des centrales en échange de concessions dans d’autres secteurs d’intérêt pour l’entreprise turque.

Article publié sur le site en ligne El Toque https://eltoque.com

Traduction française de Françoise Couëdel pour le site Alterinfos América latina https://www.alterinfos.org


Enrique   |  Politique, Économie   |  02 11th, 2024    |