Real politik et amitiés particulières entre Cuba et l’Espagne fasciste

Les relations entre le régime des frères Castro et l’Espagne, tant à l’époque de Franco qu’à l’époque de la démocratie, ont été marquées par des hauts et des bas. Lunes de miel et de fiel se sont succédées les unes après les autres.

Le régime fasciste de Francisco Franco avait un regard ambivalent sur Fidel Castro, il rejetait l’alliance de Cuba avec le bloc de l’Est et les nationalisations des propriétés appartenant à des émigrants espagnols qui avaient fait fortune. Mais l’Espagne de Franco n’a jamais rompu les relations diplomatiques et commerciales avec la Cuba castriste. Alors que parallèlement elle ne maintenait pas de relations avec l’URSS ou le Mexique du PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel, un pays qui hébergeait le gouvernement républicain en exil.

Même s’il y eut des moments de tension entre les deux régimes, comme l’incident au cours duquel l’ambassadeur espagnol Juan Pablo Lojendio prit la parole à la télévision pour réfuter les accusations contre l’Espagne de Fidel Castro, le régime de Franco, en pleine guerre froide, n’a jamais soutenu le blocus de Cuba décrété par les États-Unis.

À la mort de Franco en 1976, Cuba décréta trois jours de deuil national durant lesquels les drapeaux sur les sites officiels restèrent en berne.

Qu’avaient en commun Franco et Castro ? Un catholique et un fasciste fervent et un national-communiste athée ? Leurs origines galiciennes et leur goût pour le caudillisme et l’autoritarisme peuvent être un début d’explication. On peut expliquer aussi ce respect mutuel, par le ressentiment qu’éprouvait le dictateur Franco vis-à-vis de l’administration américaine, en raison de la victoire des États-Unis lors de la guerre de Cuba en 1898, ce qui signifia la perte de la dernière colonie espagnole en terres américaines et la faillite d’un système socio-économique féodal qui maintint au pouvoir en Espagne la monarchie et l’aristocratie foncière.

Dans ce conflit, les Espagnols ne se battirent pas contre le peuple cubain, mais contre les Nord-américains. Cette même année, l’Espagne perdit également sa seule colonie asiatique, les Philippines. Il s’ensuivit que tout acte de “vengeance historique” contre les Américains était bien accueilli par Franco et les militaires espagnols. Franco appréciait Castro et il demanda à ses subalternes de ne pas toucher au “galleguito”, le petit galicien. Même si le régime fasciste espagnol, à la fin des années 50, devint un allié des États-Unis et laissa s’installer des bases militaires américaines sur son territoire.

Les Cubains purent à Noël, jusqu’aux années 70, déguster les “turrones de Jijona”, les nougats espagnols, grâce à leurs amis espagnols, avant que les frères Castro décident de supprimer les fêtes de fin d’année. C’est aussi grâce à Franco que les petites filles cubaines se virent offrir des poupées espagnoles. Poupées pour lesquelles les mères cubaines faisaient la queue durant des heures nuit et jour. Car il faut dire que les autorités franquistes et castristes ne pouvaient pas garantir la quantité suffisante de poupées pour que chaque petite cubaine puisse recevoir le jour de la fête des rois une poupée espagnole. Et puis vint le moment où Castro supprima la fête des rois.

Des années plus tard,  Manuel Fraga Iribarne, l’un des ministres galiciens de Franco et le créateur de l’actuel Parti populaire se déplaça à Cuba. Mais avant il avait invité son ami Fidel à visiter Láncara, le village du patriarche de la famille Castro. Ce n’était plus Manuel Fraga Iribarne, le ministre et censeur de l’information espagnol durant la dictature fasciste, il était depuis longtemps devenu, avec la démocratie espagnole et par la grâce d’un désir de croissance économique, le promoteur d’une nouvelle économie basée sur le tourisme. Et c’est ainsi qu’il expliquait son rapprochement avec Cuba. Le fait est que les visites que ces deux personnages se rendaient mutuellement sur leur terre d’origine (Fraga était né à Cuba) et d’enfance se déroulèrent selon les observateurs cubains et espagnols dans une atmosphère émouvante (sic), entre queimadas, un vin chaud de Gallice, tartes galiciennes et autres délices du terroir.

Et ce ne fut pas la seule fois où ils se réunirent, il y eut aussi une rencontre historique avec le roi Juan Carlos, dans le pavillon de l’Espagne, à l’Exposition universelle de Séville, dans la moiteur du mois de juillet 1992, la chaleur n’étant pas seulement lié à la température andalouse mais aussi à la rencontre chaleureuse qui unit alors le Parti communiste de Cuba, la monarchie et l’ancienne droite fasciste devenue démocratique. Les représentants de toutes ces tendances politiques se réunirent lors d’un banquet et d’un échange de blagues et de plaisanteries, sans aucun type de réflexion historique, sans parler du passé mais du présent et de l’avenir, avec un objectif commun : le développement de l’économie touristique cubaine avec l’apport de sociétés touristiques espagnoles.

Cependant, malgré les tentatives frustrées dans les années 90 de Fraga pour faire de Cuba un solide allié économique de l’Espagne, Fidel et lui restèrent amis. La maison des parents de Castro fut restauré par le gouvernement galicien présidé par Fraga et le village galicien où naquit le père de Fidel accueillit celui-ci comme un héros. Fraga se donna pour tâche personnel la restauration de la Société espagnole Rosalia de Castro, le Centre culturel galicien de La Havane. L’université de l’Est  décerna à cet ancien ministre d’un État fasciste le titre de Docteur Honoris Causa et il fut déclaré hôte illustre de la ville de Santiago de Cuba. Castro appela à cette occasion Fraga “compagnon” , et tous les convives continuèrent à rire, heureux d’entendre les meilleures histoires pour “les enfants, les adultes et les handicapés mentaux”, comme l’écrivait Lydia Cabrera.

Ces actes politiques peuvent paraître au départ inexplicable. Cette histoire aurait pu être écrite par Ramón María Valle-Inclán, le célèbre auteur surréaliste galicien et des faits tragicomiques comme l’attentat aux explosifs perpétré par la CIA contre des bateaux espagnols remplies de “turrones de Jijona” (nougat espagnol) ou la visite en 1959 de “Che” Guevara à Madrid et sa présence lors d’une corrida aux arènes de cette ville auraient pu faire partie d’une de ses œuvres.

Daniel Pinós Barrieras


Enrique   |  Histoire, International, Politique   |  09 28th, 2013    |